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La Chance de Côme,
la chance du design

Discours de soutenance · École Camondo · MMXXI
Gustave Sannié

En 2021, à l'École Camondo, j'ai soutenu un mémoire de fin d'études intitulé « La Chance de Côme » — un conte initiatique sur le design, suivant un jeune personnage rêveur, Côme, à travers les révolutions industrielles d'une cité imaginaire nommée Calces. Quatre ans plus tard, en relisant le discours de soutenance, je découvre que c'est probablement le texte fondateur de Studio Oneiro — écrit avant que je ne sache que j'allais fonder ce studio.

Je le republie ici dans sa version intégrale, sans le retoucher. Les phrases sont parfois jeunes, les références parfois datées, le ton parfois enthousiaste. Mais l'intuition fondatrice y est : un design (et plus largement un travail créatif) qui ne s'extirpe pas du monde mais collabore avec lui, une pensée qui devient action, et une discipline qui se reconnaît comme un chemin de vie.

Je m'appelle Gustave Sannié, mais pendant quelques mois j'étais Côme, un personnage rêveur qui regarde du haut de son arbre, voit le monde différemment des autres et qui l'assume.

J'ai vécu à Camondo une histoire fantastique, faite d'échecs, de réussites, de rencontres, de révélations. Cela a été un parcours d'une telle richesse, professionnelle, humaine, artistique. Et je me suis rendu compte d'un fait indéniable.

Le design, c'est une aventure. Quand on va à la rencontre du design, on va à la rencontre de soi-même.

Parce que c'est une discipline organique, en constante réinvention, et en constante expansion. Une discipline qui demande un engagement, une honnêteté. Qui nous oblige à sortir ce qu'il y a à l'intérieur de nous.

C'est un rassemblement de héros, d'histoires et de destins, de vies humaines qui racontent tant. Des chercheurs, des artistes, des scientifiques, des metteurs en scène, des scénographes, des politiciens, des philosophes, des poètes, des romanciers, des architectes. Des concepteurs d'objets, d'outils, de meubles, de voitures, de navettes. Des Jean Prouvé, des Elon Musk, des Mathieu Lehanneur, des Neri Oxman, des Leonard de Vinci, des Karim Rashid, des Oki Sato, des William Morris.

Pendant le confinement, il y avait chez moi toute une collection de romans initiatiques — ces voyages du héros — et cela a été une inspiration : lier les deux, le design et l'évolution d'un personnage à son contact. Montrer que le design peut être un chemin de vie qui amène au bonheur, au dépassement, à se forger des convictions et à agir dans le monde. Qu'il nous équipe pour vivre une vie intense et pleine de défis.

J'ai donc décidé d'écrire un conte initiatique sur le design, pour témoigner de son potentiel humaniste.

Pour fabriquer ce conte, j'ai d'abord créé une ossature que j'ai alimentée pendant toute ma phase de conception. Elle s'est articulée en une trame narrative, inspirée du monomythe de Joseph Campbell — ce mythologue américain qui a déduit une logique similaire de narration dans les plus grands mythes humains, notamment ceux d'Homère.

Le monomythe va de la situation initiale d'un héros dans son lieu de naissance jusqu'à un appel à l'aventure. Il est confronté à de nombreux défis pour, au fil des expériences, se forger des convictions sur la vie et son rôle dans la société. Ce qui est passionnant dans le monomythe, c'est que cela se lit aussi comme un voyage dans la vie elle-même — un voyage vers le bonheur.

Cela m'a donné une structure pour écrire — même si j'avais déjà écrit auparavant, jamais quelque chose de cette ampleur. C'était pour moi un bon tuteur.

Une fois ma trame narrative créée, j'ai ensuite façonné mon personnage avec des caractéristiques propres au designer. Il s'agissait de créer un archétype — un point zéro du designer — c'est-à-dire un jeune homme éveillé, à la pensée libre, différente. À la manière de Côme, le personnage du Baron Perché d'Italo Calvino. Ce personnage est la conscience du design.

Il évolue dans un monde qui s'imbrique dans ma première trame, et qui reprend métaphoriquement l'histoire du design, depuis Brunelleschi jusqu'à Jonathan Ive. Le récit se tient donc avec ces différents axes, que j'ai organisés en tableaux. Une fois que j'avais bien en tête comment mon récit devait évoluer et pourquoi, j'ai pu continuer à l'enrichir avec d'autres lectures, d'autres réflexions. Il me suffisait d'ajouter des post-it pour compléter mes utopies, mes chapitres.

Car il fallait que chaque situation représente un événement de l'histoire du design, ou soit l'occasion pour Côme d'évoluer. Il fallait aussi que chaque événement soit cohérent dans la métaphore que je tentais de mettre en place. Cela me permettait d'avoir un squelette, un cadre fiable — et c'est vraiment ce qu'il me fallait — que je pouvais transporter partout avec moi. Je le mettais dans une pièce, et je lisais, me mettant dans le monde de Côme, et continuant à enrichir le propos.

Cette évolution de la conscience de Côme, du monde qu'il côtoie, j'essayais de la rendre la plus fiable possible. Il fallait que cela parle du design autant que des femmes et des hommes, de leurs caractères autant que de leurs choix — tout cela dans un ensemble poétique. Une réelle histoire en somme, où le design est le chemin du héros. J'y ai aussi ajouté des références à mes idoles, et tenté d'apporter un peu de magie.

Ce qui a été très intéressant dans cette manière de construire le récit, et de l'abreuver de références, c'est le jeu de métaphores pour les intégrer au récit. J'ai par exemple utilisé Alexandra Midal pour la cohérence historique et les différents antagonismes présents dans l'histoire du design. Il y avait aussi les récits de Bruno Munari, qui m'ont aidé, à l'instar d'Ettore Sottsass, à construire les premiers traits de la personnalité de Côme. Victor Papanek et Mike Monteiro interviennent plus tard, au moment où Côme commence à se forger une vraie conscience sur l'éthique du design.

Puis il fallait construire l'homme. Alors je lui ai injecté une vision philosophique et anthropologique. Côme est acteur de sa vie comme le souhaite Tim Ingold, il est pur et libre comme le Candide de Voltaire, il est amoureux de la nature — ce que Bruno Munari voit comme la qualité première du designer. Évidemment, le Petit Prince de Saint-Exupéry complète cette vision de celui qui parle avec son cœur, et d'un Côme qui restera toujours, au fond, un enfant. Il se bat pour être libre, comme Spinoza nous l'enseigne dans la capacité à suivre son cœur, ses convictions pour être heureux.

Dans le récit, il croise des personnages de l'histoire du design — Catarina Bleecher, Ettore Sottsass, Raymond Loewy — qui imposent une certaine trame narrative et orientent le récit. À chaque fois, je devais intégrer la notion pour mieux saisir sa vraie signification dans le design. Il fallait pouvoir écrire l'impact de William Morris sur le design, il fallait comprendre en quoi la vision de Raymond Loewy avait façonné notre rapport aux objets. Côme m'aidait à me forger une connaissance et une vision concrète du design. Chaque mot, chaque action, découle de cet engloutissement de notions. Disons que c'était le squelette, encore une fois, et qu'il fallait ensuite, par le récit, créer la chair, le lien.

Finalement, le fait de devoir écrire ce mémoire, de devoir justifier d'une trame académique, rend cette expérience tellement enrichissante — car rien ne doit être laissé au hasard. Je ne peux inventer que le style et le lien aux choses ; tout le reste doit être justifiable. Cela n'a pas toujours été facile. Mais je suis fier de voir que j'ai pu l'aboutir.

Cela donne un récit qui se concentre sur une part de l'histoire du design.

Côme, dans cette histoire, va se confronter à l'artisanat et sa relation avec l'industrie au XIXe siècle, à l'arrivée du streamline, et voir leurs conséquences sur les populations, sur les espaces naturels, et aussi sur la scission politique et morale du design. Il va également rencontrer des artistes, des idéalistes. Sa pensée va fluctuer au contact des événements qu'il va vivre.

Par sa vision artistique et sensible à la nature, il va par exemple détester les machines de Calces — ville métaphorique du Londres du milieu du XIXe siècle, avec l'expansion de l'industrie manufacturière. Tout comme le design qui se culpabilise des conséquences de ses actions sur la planète, Côme va culpabiliser de participer à la destruction de la clairière qui représente les espaces naturels, que la révolution industrielle aura participé à dégrader. Il va vouloir être artiste, s'isoler comme d'autres de la société, pour la dénoncer.

Or, il va comprendre à quel point le design est indissociable des mouvements de nos mondes.

Il ne faut pas vouloir s'extirper de nos mondes, mais bien collaborer avec eux.

Il ne faut pas moraliser le design, il ne faut pas maudire ses déboires, ses incohérences, car elles font partie de notre humanité et le design est le reflet direct de ce que nous sommes. Imparfaits, incohérents, parfois violents — mais courageux, inventifs et aventureux. Cela m'a permis d'imaginer le design moins pour les objets que pour les hommes. Car au fur et à mesure que je cherchais, Côme m'apprenait énormément de choses, et m'éclairait sur le design.

J'ai par exemple compris qu'il nous permet d'expérimenter la vie d'une manière très vaste : poésie, cinéma, technique, fermes, social, politique. Et finalement, une vie heureuse, c'est une vie de défis, d'apprentissages à toutes les échelles. Un métier qui se passe aujourd'hui dans l'interface de l'ordinateur, mais qui peut aussi concerner le monde entier. C'est un métier où l'on sort de sa zone de confort.

C'est un métier pour ce siècle.

John Hodge, designer digital et graphique, parle dans une conférence à Portland du « super-pouvoir du designer » — dans son influence, sa capacité à résoudre des problèmes, à imaginer des solutions innovantes. Et avec ce pouvoir vient une grande responsabilité.

Chaque designer peut écrire sa propre histoire, être acteur de son destin, et utiliser son pouvoir à son plein potentiel. Je voulais aussi montrer que cela peut permettre de se saisir d'une plus grande variété de défis. C'est cela qui fait grandir notre discipline autant que cela fait évoluer Côme, qui se forge la conviction que le design devient désormais une discipline d'action. Que son formidable potentiel est en train de se réaliser.

Imaginons l'influence que les designers pourraient avoir.

Au fur et à mesure de l'écriture, j'ai mieux compris ma passion pour cette discipline. Il y a possibilité pour le designer de s'intégrer avec justesse dans la société dans laquelle nous vivons. Ne pas se limiter à faire pour les autres, à être exécutants, mais porter des projets, des visions pour améliorer, soigner, réparer la société. Car c'est finalement ce que nous faisons.

Nous ne devons pas nous limiter. Nous sommes plus que cela.

Il y a par exemple une possibilité de s'intégrer dans des systèmes plus vastes. Voir où le design est le plus utile. Quelle industrie mérite de changer ses pratiques ? Comment relancer des économies locales ? Comment démocratiser l'accès à l'eau et le maintenir ? Comment changer l'usage des matériaux dans la construction ? Comment dépolluer nos sols ? Comment modifier les pratiques agricoles ?

Par design, on entend souvent « fabrication d'objets ». Mais il faudrait plus entendre « pensée design ».

Un métier de pensée et surtout d'action — un métier puissant qui ne se limite pas.

Il faut aller au dehors, et penser grand sur son potentiel.

C'était aussi un des prétextes du roman : vivre des choses, me forger une vraie conscience sur ce que je ressentais du design, et mettre des mots théoriques et poétiques sur ma vision. Il fallait qu'avant de partir, j'en apprenne davantage sur ma place, le rôle que peut avoir le designer dans ce monde plein de défis dans lequel nous entrons.

J'avais envie de m'évader et de vivre une expérience intense dans une période assez bizarre et cloisonnante. J'espère sincèrement pouvoir renouveler cette expérience. J'aurai vécu par procuration, avec Côme, une belle histoire.

Ce mémoire, cela a été également l'occasion pour moi de réaliser un rêve. Celui d'écrire un récit. Car comme dirait Paulo Coelho : « C'est justement la possibilité de réaliser un rêve qui rend la vie intéressante. »

C'est mon histoire ici, à Camondo, la beauté de ce que j'ai pu y découvrir, l'amour que j'ai pour cette école qui m'a donné l'envie de montrer à quel point cet enseignement est riche et infini. J'avais envie de me dire que l'on pouvait l'étirer dans tous les sens, faire le pari d'écrire et d'être soutenu. On peut inventer sa vie, son métier, y mettre ses passions et ses amours, ses convictions.

Finalement, c'est un métier qui reprend bien un extrait du Petit Prince : « On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. »

J'avais envie de montrer qu'être designer, c'est une chance incroyable. C'était la chance de Côme dans le mémoire. Maintenant, c'est la mienne.

Merci à tous.

Quatre ans après ce discours, Studio Oneiro est en formation. L'intuition est devenue méthode — l'imagination civilisationnelle. Côme, qui était à l'époque un personnage rêveur, est devenu le premier texte fondateur d'un univers en construction. Et la chance dont je parlais en 2021 — la chance d'être designer, la chance de Côme — est toujours présente. Elle a simplement changé d'échelle.

Studio Oneiro · MMXXVI