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A Crisis of Imagination
Notes from a founding text · MMXXIV
Ce texte est un fragment des notes personnelles qui précèdent la fondation de Studio Oneiro. Il a été écrit en 2024, dans un mouvement de réflexion sur la crise civilisationnelle que nous traversons — la difficulté grandissante à imaginer des futurs qui ne soient pas la simple prolongation d'un présent malade. Je le publie ici dans une version retravaillée mais non assagie : la voix originelle, ses urgences et ses radicalités, est conservée. C'est un texte de constat, écrit avant que je sache que ce constat appellerait un studio.
Nous vivons une ère sans précédent.
Nos croyances en un mode de vie prospère, fondé sur la croissance illimitée et déconnecté du vivant, s'écroulent. Ce que nous traversons va bien au-delà du changement climatique et de l'effondrement de la biodiversité. C'est une crise profonde de sens.
Nous avons bâti des civilisations entières sans jamais prendre en compte le vivant, voulant nous abstraire des contraintes qu'il imposait. En faisant cela, en coupant notre curiosité envers son immensité, en cherchant à contrôler la contrainte par l'annihilation, nous avons détruit une part de nous-mêmes. Une part mystérieuse qui était précisément celle qu'il fallait explorer.
En voulant nous abstraire de la mort, de l'inconnu, de la souffrance, de l'absence de réponse à notre vie sur Terre, nous avons créé des sociétés peureuses, conformistes, uniformes, lisses, systématiques. Confortables. Adorant fanatiquement des dieux qui n'existent pas. Vénérant des existences construites sur l'égo, l'argent, des modes de vie sans sens. Favorisant le mensonge. Mettant l'humain — et seulement l'humain — au centre de tout, sans jamais comprendre qu'il y a, au fond de nous, ce vivant, cette nature. Et qu'il est impossible de s'en extraire.
Nous tuons la diversité comme nous tuons le vivant. Nous tuons la vie dans ce qu'elle a de plus imprévisible, mystérieux, inopiné, puissant, poétique, bizarre, unique. Nous faisons cela parce que nous avons peur de cette ombre qui vit en nous. Et qu'en créant des projections — sommes d'objectifs — nous créons des absolutions qui nous valident auprès des communautés humaines. Qui justifient nos existences. Qu'elles soient sociétales (argent, mariage, belle voiture, belle maison, célébrité), ou religieuses (péché, ordre, conformisme, ennemi commun).
Nous tentons, à tout prix, de créer des ensembles sémantiques qui nous donneront le sentiment d'être dignes de vivre, d'appartenir à quelque chose. Nous créons des sociétés absurdes, optimisées pour servir un idéal sans profondeur qui propose une expérimentation de l'existence de plus en plus réduite, dans le seul but de faire de nous des êtres productifs.
Ce sont des cosmologies abstraites du vivant, de ses cycles, de sa complexité.
Mais la vie est plus puissante que cela. Peu à peu, elle détruit ces systèmes de valeurs.
D'abord en manifestant une limite : sa capacité à subvenir à nos modes de consommation s'épuise. Dérèglement climatique, catastrophes naturelles plus violentes, sécheresses, inondations, canicules, appauvrissement des ressources, effondrement de la biodiversité, pollutions extrêmes des eaux, des sols, des airs, des corps, pandémies.
Ensuite en détruisant les imaginaires modernes eux-mêmes. Les pressions à appartenir aux représentations sociales et économiques, sans contrepartie de sens profond, engendrent suicides, isolations, maladies mentales, dépressions, addictions. Et au-dessus de cela, les guerres — fanatiques, religieuses, de ressources.
Au fond, l'abstraction simple du contact avec la vie est néfaste. Elle signifie réprimer une partie profonde de nous-mêmes, nous couper de notre essence, nous fuir.
Si l'on regarde aujourd'hui, l'essentiel de nos vies urbaines se déroule entre des écrans — certains pour travailler, d'autres pour nous satisfaire. Nous sommes devenus, sans lutter, des êtres qui ne mobilisent que la partie récompense, la dopamine. Nous sommes contrôlés par nos impulsions chimiques. Nous réprimons nos instincts profonds. Nous avons fait l'ablation de nos sensibilités, de nos génies imaginatifs.
Plus nous progressons, plus les expériences de vie deviennent un champ de monoculture. Prévisibles. Orientées. Systématiques. Pauvres. Mécaniques. Sans saveur. Sans relief. Sans souffle, ni imagination.
Car fondamentalement, nous ne sommes pas modernes. Nous n'évoluons pas. Pas dans nos rapports. Pas dans nos manières d'embellir l'existence. Pas dans nos interactions avec nos ombres. Pas dans l'établissement de modes de vie. La religion ne résout rien. L'argent ne résout rien. Les civilisations ne résolvent rien. Internet ne résout rien. Les mêmes maux ressortent sans cesse.
Parce que nos sociétés sont fondées sur la peur et le contrôle. Elles ont besoin de repères — c'est vrai. Mais les nôtres n'ont aucune véritable légitimité.
Il faut créer avec le vivant.
Il faut, dès à présent, imaginer des solutions, des projections, des imaginaires, des systèmes productifs vivants. Pas seulement l'impact humain et la pérennité de nos modèles, mais aussi la forte présence d'une âme, d'une grande sensibilité à l'existence. C'est seulement dans l'instauration d'un rapport profond à ce que l'on créera que cela subsistera. Faire subsister, c'est aussi rendre pérenne le sens.
Il faut se référer aux mythes — ils parlent le langage crypté de nos âmes.
Se mettre le nez dedans, et laisser jaillir une immensité bizarroïde de ces interactions.
Une partie de mon travail consiste, désormais, à présenter un imaginaire qui illustrerait ce que serait l'humanité si elle avait choisi, dès l'origine, de vivre avec la contrainte de l'équilibre avec le vivant. Si elle avait émis le serment profond et unanime de ne jamais s'en extraire. Si elle avait voulu négocier, évoluer, mourir, vivre, rêver, jouir, voyager, explorer avec lui. Si elle avait accepté sa place dans le vivant, intégré la mort sans peur, vécu avec patience. Si elle avait créé en s'insérant dans le tissu du vivant, dans sa matrice exigeante — et trouvé là, justement, sa manière la plus complète d'exister.
Ce texte n'a pas vocation à être une thèse philosophique aboutie, ni un manifeste programmatique. C'est un fragment — l'étape intellectuelle qui a précédé la fondation du studio. Il porte ses radicalités, ses formulations en cours de maturation, et son urgence. Studio Oneiro existe, en partie, pour transformer ces constats en travail — en stories, en frameworks, en applications. Mais les notes d'origine, elles aussi, méritaient d'être partagées.
Studio Oneiro · MMXXVI